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Des bénévoles au chevet de la crise migratoire

La crise migratoire frappe le nord de la France depuis plusieurs décennies. De jeunes volontaires de tout le pays se mobilisent pour aider, comme ils le peuvent, les milliers d’exilés qui se retrouvent dans la région de Dunkerque. Une main-d’œuvre dévouée, parfois sans expérience, prête à intervenir dans des situations souvent difficiles. 

C’est dans la campagne de Grand Synthe, à quinze minutes de la ville portuaire de Dunkerque, que se situent les locaux de l’association Utopia 56. Une douzaine de bénévoles y vivent en communauté, dans une ferme qu’ils appellent “le château”. Ici pas de hiérarchie, les tâches sont partagées et chaque personne participe à la vie de la maison. 

Parmi les bénévoles présents, il y a Augustin B., un étudiant en Master Relations internationales à Science Po Bordeaux. Installé dans la salle des battaniyes – qui signifie couverture en Ottoman – où est entreposé le matériel pour les distributions d’urgence, il raconte ce qui l’a motivé à venir travailler ici : «La crise humanitaire se passe dans mon pays qui est censé être celui des droits de l’Homme. On n’a pas besoin d’aller en Centrafrique ou au Yémen pour faire de l’humanitaire un peu hardcore». 

Augustin, stagiaire, dans le bureau qui sert aussi de chambre à l’équipe d’urgence la nuit. Crédit : Clémentine Fauquet.

Augustin s’imaginait la réalité des camps de réfugiés à travers ce qu’il voyait dans les médias, mais ce qu’il a constaté est encore plus dur : « En arrivant sur les camps, on prend conscience de la violence de l’État, du harcèlement par la police, de l’abandon par les pouvoirs publics. Ce sont des réalités qu’on ne s’attend pas à rencontrer ». Il ajoute que d’une certaine manière, il se sent responsable que cela se passe dans son propre pays. 

La situation ne date pas d’aujourd’hui. Grande-Synthe a vu naître sur son territoire le premier camp humanitaire de France1 en mars 2016. C’est à cette période qu’Utopia 56 est fondé, alors que la Jungle de Calais, un campement de plus de 9000 personnes à une heure de voiture de là, était démantelé1. En 2020, la population de réfugiés à Grande-Synthe était estimée à environ 600 personnes, selon un rapport de Médecin du Monde co-signé par plusieurs acteurs associatifs. Les réfugiés originaires d’Irak, d’Iran, du Pakistan ou du Soudan, cherchent à passer clandestinement en Angleterre par la Manche, la mer qui sépare les deux pays. Les traversées se font dans des embarcations de fortune, la nuit pour esquiver les garde-côtes douaniers. 

Les bénévoles ne font pas cavaliers seuls. Au château, ils sont accompagnés d’un coordinateur Fabien Touchard, et d’une coordinatrice Amélie Moyart, tous les deux dans la vingtaine. Anciens bénévoles, il et elle sont aujourd’hui salariés de l’association humanitaire. L’adjectif « couteau suisse » résume bien leur poste. Personne référente pour les bénévoles, qu’Amélie et Fabien vont accueillir, accompagner et former, les deux collègues s’occupent également de coordonner la logistique, l’administratif et continuent d’aller sur le terrain une fois par semaine.

«La nuit on est la seule association disponible pour répondre»

La pièce à vivre où tous les bénévoles se retrouvent. Crédit : Maïté Belmir

Amélie passe une grande partie de son temps dans une pièce adjacente à la pièce principale du château, aménagée avec du mobilier récupéré, qui lui sert de bureau. De grandes portes-fenêtres donnent sur un vaste jardin. En plus des bureaux des coordonnateurs, il y a des lits, car la pièce se transforme en chambre pour l’équipe d’urgence nuit. « Les personnes en difficulté peuvent nous contacter 24 heures sur 24. La nuit on est la seule association disponible pour répondre», raconte Amélie.

Les bénévoles laissent une photo sur le mur de la pièce à vivre après leur passage au château. Crédit : Clémentine Fauquet

L’équipe d’urgence est appelée pour fournir de l’équipement à des réfugiés qui viennent d’arriver, comme des couvertures ou des tentes par exemple. Mais elle peut aussi aller secourir des naufragés qui ont tenté de traverser la mer vers l’Angleterre. Les bénévoles retrouvent souvent des personnes sous le choc, mouillées de la tête aux pieds alors que la température de l’eau avoisine les dix degrés. L’équipe de nuit doit être capable de partir vite et sans réveiller les collègues qui dorment pour assurer le lendemain. Dans certains cas, les naufragés auront vu d’autres réfugiés se noyer sous leurs yeux. Des nuits blanches éprouvantes pour l’équipe d’urgence, qui ne ferment parfois pas l’œil de la nuit.

«C’est un endroit où on rencontre des gens exceptionnels, qui décident de venir donner de leur personne 24 heures sur 24».

Au réveil, le premier réflexe d’Amélie est de consulter son téléphone pour prendre connaissance des nombreux messages et appels, et voir comment s’est passée la nuit. « On a un rôle de coordinateur, mais on doit aussi être présents pour les bénévoles. Tout ce qu’ils font est très dur. On ne se rend pas compte du travail qu’ils réalisent tous les jours, toutes les nuits, contre rien. Pour moi c’est même parfois difficile de me dire que j’envoie des gens là-dedans ». L’humain est au cœur de la mission. C’est aussi ce qui a attiré Augustin : «C’est un endroit où on rencontre des gens exceptionnels, qui décident de venir donner de leur personne 24 heures sur 24».

Loriane Chaigneau, bénévole à Utopia 56 Grande Synthe – Crédit : Clémentine Fauquet

Ce mercredi, Loriane Chaigneau va vivre sa première expérience sur le terrain, deux jours seulement après son arrivée au château. La jeune femme de 26 ans est au chômage. Elle est venue d’Angers, à environ 500 kilomètres de Grande Synthe, pour faire du bénévolat pendant un mois entre deux contrats de travail. Dans le camion conduit par Fabien, l’un des deux coordinateurs, elle avoue ressentir un mélange d’excitation et d’appréhension : « C’est nouveau. Je n’ai jamais été dans ces situations-là auparavant. J’ai peur de dire un truc ou faire un truc qu’il ne faut pas».

Fabien et Loriane en maraude sur un des campements. Ces visites permettent de rencontrer les nouveaux arrivants et d’estimer les besoins et les risques. Crédit : Maïté Belmir

Sur le chemin, Fabien nous montre les terrains dont la terre a été retournée à la machine par les autorités, pour éviter que des campements s’y installent. Une pratique courante avec l’enrochement2. Dans le camion, le téléphone sonne. C’est la Croix Rouge qui vient de déposer une famille à l’hôpital. Elle contacte Utopia 56 pour aller chercher une maman et son fils malade, et les ramener à leur campement, où ils passeront une nuit de plus, dans la boue et le froid. ▪

Un terrain à la terre retournée pour éviter l’installation de tentes. Dans le fond, un campement de fortune s’est installé malgré tout.
Crédit : Clémentine Fauquet.

Merci à toutes personnes que j’ai rencontrées pour leur temps, aux mentors qui m’ont conseillée, et à Clémentine pour les photos.

  1. Observatoire des Camps de Réfugié-e-s Pôle Étude et Recensement des camps ↩︎
  2. Calais : des enrochements pour empêcher le retour des migrants ↩︎

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